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Musique, poésie et politique à la guitare” Interview de Moussa Bilalan Ag Ganta chanteur de Takrist N’Akal

La musique touarègue (guitare) n’est pas née de la sédentarisation de son peuple mais plutôt de l’envie d’un groupe de jeunes copains touareg de faire de la musique.

Par Henriette Palavioux 

Chez le peuple Touareg les hommes font de la poésie mais ne jouent d’aucun instrument : Seules les femmes jouent d’un instrument, l’imzad ou le tindé. Mais avec l’exil, les jeunes ont trouvé ce moyen d’expression pour se retrouver et faire la fête entre eux. Parmi eux, Intayaden (créateur de Tinariwen (Mali) et Abdallah ag Oumbadougou (Takrist N’Akal) au Niger.

Comment se sont créés ces groupes de guitaristes hommes alors que jusqu’à présent la musique dans le désert était réservée aux femmes ?La guitare touarègue est née dans la nostalgie de l’exil et aussi essayer de se rappeler – pour ces jeunes en formation dans des camps militaires libyens – la réalité dans laquelle vit leur peuple. La musique touarègue parle de l’amour, de l’exil, de la révolte, des problèmes de manque d’eau, de médicaments, de scolarité….etc, de la langue tamasheq et de son écriture le tifinagh qui se meurent.

En résumé les premières musiques sont plutôt basées sur les messages de révolte, d’injustice et d’inégalité que vivent les Touareg, viendront plus tard les musiques de l’amour de l’être cher qui est très loin.

Ensuite on peut noter la présence du mot “akal”, “akaline” ou encore “toumast”, une certaine envie des jeunes de s’identifier à leur région, leur identité leur devenir.
Il y a aussi des chansons actuellement sur le tifinagh (langue) qu’il faut essayer de sauvegarder.
On peut noter aussi les chansons en français qui essaie d’attirer l’opinion publique et politique française sur les méfaits de certaines exploitations minières dans des régions habitées par des Touareg (exemple “Ma chanson Eleveur”).

Quand les Touareg ont regagné les camps de formation militaire en Libye, ils ont créé des groupes avec des jeunes guitaristes qui jouaient sur des bases de la musique d’Ali Farka Touré et qui possédaient donc quelques notions de blues africain. En Libye, les groupes ont commencé à écrire des chansons révolutionnaires avec des sonorités touareg en essayant d’ajouter une deuxième guitare rythmique qui donne la cadence du tindé ou de l’assakalabo. Par exemple les premières chansons d’Abdallah ag Oumbadougou furent écrites par son groupe Takrist N’Akal composé de plus d’une dizaine des personnes où chacun faisait des propositions de textes et Abdallah créait la musique par la suite.

En quoi consiste vos actions pour la sauvegarde du patrimoine musical ?

Le combat actuel des artistes touareg est plutôt du domaine de la sauvegarde, de la promotion et de la protection du patrimoine culturel touareg. Pour ce faire, en 2003 avec des amis nous avons créé à Agadez une association dénommée Takrist N’Tada, dont Abdallah ag Oumbadougou est le président.
Cette association est née dans l’idée de travailler sur le domaine culturel pour essayer de préserver la culture du peuple touareg. Elle a aussi créé un centre de formation et de sauvegarde des musiques traditionnelles et modernes à Agadez.

Parle nous du prochain festival de musique et tourisme qui aura lieu à Agadez.

Avec l’association Emisiknin, notre partenaire en France, nous essayons d’organiser le premier festival de tourisme culturel à Agadez pour donner un peu plus de lumière sur les cultures nigériennes et d’essayer aussi de sauvegarder le patrimoine des richesses traditionnelles.
A l’heure actuelle plusieurs groupes de musique touarègue se créent un peu partout et chacun veut porter très loin son message d’amour et son vœu de voir son peuple uni.

Et toi, Moussa, pourquoi es-tu devenu musicien ?

La musique touarègue m’a beaucoup marqué quand j’étais au collège. Je me rappelle le moment où j’ai eu ma première cassette “Anou Malan”, d’Abdallah ag Oumbadougou dans laquelle des messages de révoltes du peuple touareg étaient lancés. Cette cassette m’a accompagné pendant la première partie de ma scolarité.

Quand je suis revenu à Arlit, après le Mali, j’ai rencontré Abdallah ag Oumbadougou qui m’a pris sous son aile et m’a appris à mieux jouer, et j’ai regagné Takrist N’Akal * depuis 1996 et jusqu’à aujourd’hui. Quand j’ai eu mon BEPC, j’ai été orienté par la commission nationale des orientations nigériennes vers l’ECICA de Bamako.
J’avais dix-sept ans et j’ai pris un bus d’Arlit pour Niamey. Là je suis resté bloqué 3 mois à essayer d’obtenir en vain les autorisations qui me permettraient de me rendre au Mali pour y poursuivre mes études. J’ai eu beau tout essayer, persévérer, cela a pris trois mois pour que j’obtienne enfin ces autorisations et que je me rende à Maradi au lycée technique.
Quand je suis arrivé à Maradi j’avais trois mois de retard et j’ai été orienté vers une section “économie” (la série AB3).
Voyant que cela ne me convenait pas, je ne pouvais continuer et je suis reparti au bout d’un an à Arlit puis à Elabak (une vallée dans l’Aïr), et là j’ai croisé une guitare pour la première fois de ma vie.

Pour moi la musique est une chose dans laquelle je suis tombé sans même comprendre pourquoi, et la seule explication que j’ai est qu’il fallait que je partage et que j’exorcise tout ce qu’il y avait en moi.
La guitare et les mots que je lui souffle donnent un sens à ma vie ; j’ai ainsi réalisé que beaucoup de choses sont encore enfouies et que je dois les exprimer
Je sais aussi que chez nous les Touareg on ne peut partager ses peines et ses chagrins avec personne. Mais avec la musique nous avons acquis ce droit de parler des choses un peu plus intimes comme l’amour dont on ne parlait pas avant avec une telle aisance surtout en public et d’autres sujets encore.
Cette injustice que j’ai subie qui m’a bloqué à Niamey pour ne pas aller étudier ailleurs, je sais que je ne suis pas le seul à l’avoir vécue et j’espère qu’aujourd’hui le Niger a dépassé cela.
Aujourd’hui les enfants touareg ont besoin d’être scolarisés pour avoir des arguments face à ce nouveau monde, et pouvoir enfin s’exprimer et être écouter.